jeudi, mai 30 2019

Ma mère, cette inconnue de Philippe Labro

Encore un petit livre trouvé dans la boîte de ma cité, au milieu d'un arrivage fourni et de grande qualité... Ayant déjà une pile à lire assez conséquente, je me suis laissée tenter par la brièveté de celui-ci, par le titre et par le nom de l'auteur, dont j'ai apprécié plusieurs ouvrages.

C'est un court récit très attachant qui retrace la vie de la mère de Philippe Labro et son histoire familiale à la fois romanesque et cruelle. Le genre d'histoire que nul écrivain n'oserait inventer, même pour la collection Harlequin... Née des amours illégitimes d'un richissime comte polonais et de la préceptrice de ses enfants, elle est abandonnée par ses parents mais recueillie par une "marraine" qui lui voue une réelle affection. Cette femme ne l'adopte pourtant pas, alors qu'elle le fait pour son frère, sous prétexte qu'Henriette aura bien un nom, quand elle trouvera un mari... Forte de cette prophétie, Henriette va abandonner toute vie personnelle, toute carrière pour se consacrer à son mari, à ses enfants et à ses petits-enfants, jetant un voile opaque sur la vie qu'elle a menée avant eux.

Le fils n'essaie pas de percer les secrets de sa mère. Une part d'elle restera énigmatique. C'est ce que j'ai beaucoup aimé dans ce livre. Il me semble que nous pourrions tous, comme lui, qualifier notre propre mère d'inconnue tant elle garde à jamais une part de mystère. Nous en sommes réduits à faire des hypothèses sur ses choix, ses chagrins, ce qu'elle cachait derrière ses sourires et sa volonté de faire bonne figure.

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mercredi, mai 22 2019

L'obsolescence programmée de nos sentiments , de Zidrou et Aimée de Jongh

Je lis rarement des bandes-dessinées et c'est un tort car il y a des merveilles.
Cet album en fait partie.
Nous faisons la connaissance d'Ulysse et de Méditerranée, 59 et 62 ans, solitaires et malheureux chacun de leur côté, qui vont se rencontrer, s'aimer et être heureux. Une histoire banale (si ce n'est la fin!) qui prend toute sa valeur parce qu'elle s'incarne. Le dessin nous donne à voir les corps défaits des personnages, affaissés par la résignation et le manque d'espoir, jusqu'à ce que le désir les transfigure. C'est une gageure de dessiner des corps banals sans en faire ni une caricature, ni une allégorie. Ici, ils sont tout simplement à l'image de la vie.
Un ouvrage sympathique et réconfortant.

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lundi, mai 6 2019

Le collier rouge de Jean-Christophe Rufin

Ce court roman de Jean-Christophe, publié en 2014, est un petit bijou, qui se lit en quelques heures mais ne s'oublie pas.

Après la première guerre, un juge se rend dans un petit village pour y entendre Morlac, un ancien soldat emprisonné pour avoir tenu des propos antimilitaristes et avoir placé autour du cou de son chien la Légion d'honneur qu'il venait de recevoir. A partir de là, un dialogue va s'engager entre les deux hommes et nous remontons avec eux dans le temps. Rufin dresse le portrait d'une époque (qui me passionne) et de deux hommes attachants, chacun dans son camp.

L'un des personnages principaux est le chien, qui, par son action, modifie la vie de son maître comme le chien du juge avait autrefois modifié la sienne... Les scènes se font écho, les personnages sont travaillés tout en finesse.

On peut regretter qu'il n'y ait qu'une seule femme, mais elle est au centre de tout, et rien n'aurait lieu sans elle.

J'ai dévoré ce roman dans le train qui me ramenait de Paris vers Toulouse et depuis, j'y pense tous les jours !

samedi, avril 20 2019

Beloved, de Toni Morrison

Toni Morrison était l'une des auteures préférées de ma mère, c'est elle qui me l'a fait connaître après avoir emprunté L'œil le plus bleu à la bibliothèque de notre village.
J'ai une passion pour les histoires cachées, qu'elles soient individuelles ou collectives, et la mémoire de l'esclavage reste encore aujourd'hui très parcellaire.
Que sait-on des souffrances de ceux qui subirent l'esclavage ? Si leurs voix se sont perdues, comment les retrouver ?

Beloved est un roman inspiré d'une histoire vraie, selon la formule consacrée.
Margaret Garner, surnommée « Peggy », était une esclave afro-américaine dans les États-Unis d'avant la guerre de Sécession qui a tué sa propre fille plutôt que de la laisser redevenir esclave. Elles s'étaient échappées en janvier 1856 à Cincinnati,mais furent appréhendées par des Marshals américains agissant en vertu du Fugitive Slave Act de 1850. L'avocat de Margaret Garner demanda à ce qu'elle soit jugée pour meurtre en Ohio, afin de pouvoir avoir un procès dans un état libre et pour contester la loi sur les esclaves fugitifs. (Margaret Garner, article Wikipedia)

Toni Morrison raconte cette histoire en juxtaposant les époques. Ecrit en 1987, le récit nous transporte en 1855, puis dix-huit ans plus tard. Le temps s'abolit, et la souffrance de ne pas s'appartenir, d'être un objet que l'on vend, que l'on viole, mutile, torture selon des lois injustes s'inscrit dans le présent, même si les faits ont eu lieu bien longtemps auparavant.
L'infanticide commis par Sethe, le retour de l'enfant assassinée, Beloved, son emprise sur sa mère et sa sœur sont les thèmes obsédants auquel le lecteur, fasciné et terrifié, est sans cesse confronté. Car le passé passe d'autant moins que les souffrances, les malheurs restent innommés, comme ces anciens esclaves désignés par une simple initiale ou un surnom.
Certains passages sont terribles, récits de souffrances infligées, de corps torturés, punis d'avoir existé un instant hors de la loi des maîtres. A ces souffrances des corps s'ajoutent celles des âmes : la culpabilité et les jugements de ses semblables. La solitude de Sethe, qui sombre dans la folie, est poignante.
Mais malgré tout, ce roman est lumineux parce que l'espoir demeure, survit et renaît. Le personnage de Denver, la sœur survivante qui, à la fin, sauve sa mère en la reliant aux autres, ouvre une fenêtre sur un avenir meilleur.

« Il n’existe pas d’étrangers, martèle Toni Morrison, il n’existe que des versions de nous-mêmes, dont, pour la plupart, nous voulons nous protéger ». Toni Morrison, Le Monde, 31 mai 2018

Dans un autre entretien, Toni Morrison évoque le fait de se sentir autorisée à « écrire sur des Noirs sans avoir à dire qu’ils sont noirs. Exactement comme les Blancs écrivent sur les Blancs ». Le Monde, 27 août 2015. Elle estime que Bill Clinton fut « le premier président noir des Etats-Unis », ayant tous les traits de « la noirceur : pauvre, milieu ouvrier, famille monoparentale, Sudiste, amoureux du saxophone et de McDonald's ».

Je comprends pourquoi ma mère l'aimait tant.

dimanche, mars 17 2019

Le boucher, Alina Reyes

Pour les besoins de ma petite entreprise d'écriture, je suis allée chercher au fond de ma bibliothèque un court roman d'Alina Reyes, Le Boucher, publié en 1988, un roman érotique que j'avais beaucoup aimé.
En le relisant, j'ai mesuré combien les mentalités ont évolué. Je ne sais même pas si ce livre serait publié aujourd'hui.

Le récit, écrit à la première personne, raconte comment un boucher, chez lequel travaille la narratrice, fait naître en elle un trouble désir qui va les mener à une jouissance frénétique.
(Ce petit résumé rend bien mal compte du roman d'Alina Reyes dont la puissance évocatrice coupe le souffle, mais mon propos est ailleurs.)

Tout le début du roman raconte l'entreprise de séduction du boucher. Il enveloppe la narratrice dans une nasse de mots crus, de sous-entendus salaces, imagine tout ce qu'ils feront alors qu'elle-même ne dit rien, ne demande rien. Ce sont ces mots et cet incessant discours saturé de sexe et de jouissance qui lui donneront pourtant le désir, bientôt irrépressible, de coucher avec lui.

On est très loin de #Metoo, des dénonciations de harcèlement, d'abus de pouvoir. Et pourtant, c'est aussi de cela qu'il s'agit. Dans Le Boucher, Alina Reyes montre comment l'emprise et la domination deviennent les ressorts du désir, et paradoxalement, libèrent la narratrice de la relation sans intérêt qui la liait à un jeune homme.

Je me suis demandée à quel moment on peut considérer qu'elle est consentante, à quel moment elle bascule dans l'acceptation, passant du statut de proie à celui de partenaire. Ce personnage m'a donné envie de relire une tribune du Monde, publiée en janvier 2018, dans laquelle des femmes ont écrit : « ''Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle »

Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste. (...)
Déjà, des éditeurs ­demandent à certaines d’entre nous de rendre nos personnages masculins moins « sexistes », de parler de sexualité et d’amour avec moins de démesure ou encore de faire en sorte que les « traumatismes subis par les personnages féminins » soient rendus plus évidents ! (...) Le philosophe Ruwen Ogien défendait une liberté d’offenser indispensable à la création artistique. De même, nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle.

Si la liberté dans l'art est indispensable, il me semble qu'il faut bien faire une différence entre ce qui est écrit dans un roman et ce qui est vécu dans la réalité. Autant il me paraît important de pouvoir créer librement des personnages, autant je crois urgent de lutter contre le harcèlement dont sont victimes les femmes. Cela ne les obligera pas à s'en plaindre. Que celles qui aiment être importunées soient libres de s'en amuser, que celles qui subissent le harcèlement jusqu'à en perdre le goût de vivre puissent être protégées par la loi.

Le boucher était accoudé à ma caisse, tout près de moi. Je ne faisais rien, je restais assise bien droite sur mon haut tabouret. J'écoutais, seulement.
Et je savais que , malgré moi, il voyait sous ses mots monter mon désir, il connaissait la fascination qu'exerçait sur moi son manège doucereux.
Je parie que dans ta petite culotte tu es déjà toute mouillée. Tu aimes que je te parle, hein ? Ça te plairait de jouir rien qu'avec des mots... Il faudrait que je continue tout le temps... Si je te touchais, tu vois, ce serait comme mes paroles... Partout, tout doucement, avec ma langue...

Alina Reyes, Le Boucher, Le Seuil, 1988

samedi, mars 2 2019

Glaise, de Franck Bouysse

Sur les conseils de Minka, j'ai découvert un auteur que je ne connaissais pas, Franck Bouysse.
Ma petite entreprise d'écriture m'a propulsée dans les années 1910-1920 et c'est justement en 1914 que se situe Glaise, au coeur du Cantal, dans un pays âpre où le lecteur suit la vie des habitants d'un hameau.
Les hommes sont partis à la guerre et les bêtes sont réquisitionnées. Ne restent que les femmes, les jeunes, et les invalides.
On ne parle pas beaucoup. Il y aurait trop à dire et encore davantage à taire. Valette, un fermier alcoolique règne sur ce petit monde avec cruauté et bêtise. Il ne se résigne pas à ce qu'une blessure à la main l'empêche d'aller se battre. L'arrivée de sa belle-soeur et de sa fille adolescente va lui donner l'occasion de décharger sur elles ses haines et ses frustrations.
Mais Joseph, son jeune voisin, a atteint l'âge des affrontements. Le vieux monde doit mourir.

C'est un roman dans lequel je suis entrée avec difficulté, décontenancée par l'écriture de Franck Bouysse, une écriture qui ne se laisse pas oublier. Elle me sautait aux yeux comme certaines tapisseries trop colorées, me faisait souffler d'agacement (C'est quand même un peu too much, non ?). Puis à moment donné, je me suis laissée happer. Bouysse a un véritable talent de conteur. Les personnages ont pris vie et j'ai voulu savoir ce qui allait leur arriver, malgré le haut-le-coeur provoqué par certaines scènes. Comme je peux fermer les yeux au cinéma, je tournais vite la page sans la finir parce que j'en avais lu assez...

Un roman noir, des personnages forts et une intrigue bien ficelée.

Il n'était pas question d'effacer Victor de son existence pour se préserver du pire, mais simplement de le remplacer un temps, d'enfouir au mieux la sourde culpabilité de ne plus être à la remorque d'un mâle. Désormais femme de trait qui trimait tout le jour dans les champs et, le soir venu, se repliait à la ferme pour encore trimer, devenir mère, et plus épouse. Cela, depuis le moment où elle s'était assise d'autorité en bout de table, du côté du tiroir à pain dont elle avait sorti une tourte de seigle qu'elle avait maladroitement coupée, distribuant ensuite les tranches épaisses, sans que personne trouvât rien à redire. Avec la certitude que tout ce qu'elle entreprendrait alors serait de nature à tromper le destin que son propre père avait fourré entre les cuisses de sa propre mère.

vendredi, février 22 2019

George Sand à Nohant de Michelle Perrot

Sur le papier, cet ouvrage avait tout pour me plaire : j'aime beaucoup George Sand, son oeuvre, sa personnalité et sa vie de femme libre, son entourage amoureux et littéraire et bien sûr sa maison de Nohant.
Je me faisais donc un plaisir de lire la somme que lui a consacré Michelle Perrot, mais je dois avouer que je sors de cette lecture avec un sentiment mitigé.
Le travail d'historienne de l'autrice est remarquable : complet, précis, documenté, il explore des thèmes variés, qui vont des travaux de restauration de la maison au rôle des domestiques en passant par le récit des visites de célébrités. Pourtant, j'ai ressenti une certaine lassitude au fil des chapitres. C'est une somme, certes, mais qui manque de perspective et d'un brin de fantaisie.
Il vaut vraiment être étudiant ou passionné de Sand pour lire cet ouvrage de bout en bout. C'est plutôt un livre à garder sur un coin d'étagère et à feuilleter de temps en temps. Il a l'odeur surannée des vieux tiroirs aux souvenirs, qu'on referme vite pour aller courir au soleil, dans les prairies de Nohant.

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jeudi, février 14 2019

Le blog du boucher

Dans ma nouvelle vie, je veux lire, écrire et marcher.
Après deux opérations orthopédiques qui ont réduit ma mobilité pendant six mois, me voilà prête à aller où je veux, comme je veux, sans craindre la douleur, l'épuisement. Je suis soulagée de ne plus avoir à faire comme si tout allait bien, en serrant les dents pour la moindre promenade comme c'était le cas avant ces deux interventions.
J'ai mis à profit ma vie sédentaire pour terminer l'écriture un roman que j'avais commencé en 2015. J'ai beaucoup aimé écrire un texte de fiction long, même si c'est difficile, même si ma petite entreprise littéraire est loin d'être un chef d'oeuvre. Ancely12022019.jpg

Dans les prochaines semaines, je vais retrouver mon activité professionnelle et j'aurai moins de temps libre, mais l'envie d'écrire est là et j'entends lui faire une belle place dans ma vie.
Mon premier roman se situe en 1913. J'ai aimé accumuler de la documentation sur cette époque, rêver à partir de vieux documents et laisser mûrir les histoires qu'ils faisaient naître en moi. Pour mon deuxième roman, j'ai décidé de rester dans ces années-là et de m'intéresser à la naissance et au développement d'une boucherie.
C'est ce qui m'a conduite à lire en ligne la correspondance d'Edouard Vallet, né à Athée sur Cher en 1886, mobilisé pendant la Première Guerre Mondiale et qui officiait en tant que boucher pour ravitailler les troupes. Il était lui-même soldat dans une section de Commis et Ouvriers d'Administration (COA). De 1914 à 1918, il a écrit tous les jours à son épouse, Marguerite, qui, au village, tenait la boucherie en son absence, aidée par un commis, Léon.

A ma connaissance, cette correspondance n'a pas été publiée mais on peut la lire en ligne sur un blog intitulé Le blog du boucher.
On doit ce blog à un passionné d'histoire :

Je m'appelle Alain Colman et j'habite une petite commune à l'est de Tours: Athée sur Cher. En janvier 2005, j'ai fait passer une petite note dans le bulletin communal disant que j'étais intéressé par tout ce qui concerne l'histoire de la commune. 3 mois plus tard, le nouveau propriétaire d'une des maisons du bourg m'amène un carton plein de papiers, de poussière et de crottes de souris. Un fois le ménage fait, je relève 700 lettres écrites par l'ancien boucher de la commune, entre octobre 1914 et décembre 1918. Elles sont maintenant en cours de retranscription par l'équipe de la bibliothèque.

Cette correspondance me fascine à plusieurs titres : elle laisse percevoir la personnalité d'Edouard, mais aussi celle de Marguerite, son épouse, même s'il ne reste qu'une lettre d'elle. On peut aussi deviner la vie quotidienne dans le village, les conflits entre bouchers, commis et maquignons... Et pour une femme seule, il n'est pas facile de négocier avec les hommes. Enfin, Edouard écrit simplement et fait entendre la voix si vivante d'un homme de son temps, avec ses expressions qui me rappellent mon enfance et mon cher papy.

Il y avait du populo.
Tu ne dois pas être heureuse avec un citoyen comme celui-là ! Il faut souffrir avec ce moineau-là !
Ne t'occupe pas des boniments qu'on peut dire... Il m'a raconté des choses qui n'ont aucun sens. Moi, pour lui faire plaisir, je l'ai laissé dans sa bonne bouche.

mardi, février 5 2019

Madeleine Chapsal

Dans mon quartier, une association a installé une boîte à livres où l'on dépose des ouvrages dont on ne veut plus et où on prend librement ceux que d'autres ont laissés. J'aime beaucoup ce principe et je me réjouis de voir des personnes très diverses l'utiliser. On trouve de tout dans la boîte à livres de mon quartier : beaucoup de vieilleries, (certains livres de poche fleurent bon les années 1975) mais aussi des livres neufs et pimpants. Moi-même, j'y dépose mes indésirés qui font le bonheur d'autres lecteurs.
J'adore fouiner, à la recherche du titre qui me fera rêver, et je repars souvent avec un petit quelque chose.

L'autre jour, mon butin m'a ramené des années en arrière par la magie du nom de l'autrice : Madeleine Chapsal.
Née en 1925 et toujours de ce monde, cette ancienne journaliste a publié en 2016 son 94ème ouvrage. C'est peu dire qu'elle est prolixe quand on sait qu'elle a commencé à écrire des romans à l'âge de 48 ans.
Je gardais de cette femme un merveilleux souvenir de lecture partagée avec ma mère : La maison de jade, publiée en 1986. Dans cet ouvrage en partie autobiographique, Madeleine Chapsal raconte un désespoir amoureux et la reconquête de sa vie par une femme abandonnée qui, jusque là, n'avait vécu que sous le regard de son mari.

On peut ironiser sur le féminisme à la petite semaine de cette bourgeoise, il n'empêche que ce succès de librairie disait bien quelque chose de son temps. Il est même possible que des femmes aient, grâce à cette lecture, pu concevoir leur vie d'après : on vit après une rupture, il arrive même qu'on vive mieux et qu'on se découvre des ressources insoupçonnées, comme l'héroïne.

Cette fois, dans la boîte à livres, se trouvait non la Maison de Jade mais un autre ouvrage Madeleine Chapsal. Une biographie, bâclée et fort mal troussée, consacrée à Maria Callas (Callas l'extrême, Michel Lafon 2002). Lue en une heure en levant les yeux au ciel toutes les dix pages, cette biographie m'a quand même permis de réfléchir à l'évolution des mentalités. Que de lieux communs et d'opinions qui n'ont plus leur place aujourd'hui !

Ainsi, Madeleine Chapsal explique-t-elle la recherche de la passion chez Callas par le manque d'enfant.

Voyez avec quel appétit, proche de la voracité, les femmes s'emparent d'un nouveau-né, dès qu'elles en aperçoivent un... Même si elles en ont eu et si elles ont encore des enfants en bas âge, le nouveau-né possède pour toutes les femmes - sauf celles qui ont refoulé "la femme en elles" - une attraction qui relève de la pulsion, du besoin...

Ces derniers temps, de nombreuses voix se sont fait entendre, à juste titre, pour interroger notre rapport au corps et nous inciter à réfléchir au dénigrement systématique des gros. Mais Madeleine n'a pas, en 2002, l'intuition de ce que sera la lutte contre la grossophobie et de nombreux passages sont consacrés à décrire et juger le corps de Maria Callas.

A croire qu'on assistait à un strip-tease : une fois débarrassé kilo par kilo de sa graisse, sorti de sa gangue, le corps de Maria se révéla tel qu'il était en réalité : admirable.

Malgré tout, quelques passages m'ont amusée et rappelé l'espièglerie de cette vieille dame, qui, à sa façon, certes bien imparfaite, a contribué à la libération des femmes :

N'importe quel oto-rhino vous le dira : tous les gosiers sont uniques, autant que les empreintes digitales. Les amateurs de sexe féminin, l'un d'entre eux y a consacré un livre illustré, vous diront qu'il en est de même pour la vulve : chacune est sans équivalent.

Pour cette dernière phrase, il lui sera beaucoup pardonné.

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samedi, janvier 26 2019

Quelque chose noir, Jacques Roubaud

Mardi matin, quand j'ai vu s'afficher le nom de mon cousin L. sur l'écran du portable, j'ai su qu'il allait m'annoncer une mauvaise nouvelle. Son père est très malade, sans espoir de guérison.

Notre échange a commencé comme je le prévoyais.
J'ai une mauvaise nouvelle.
Je me doute, mon L., je sais que ton papa n'allait pas bien.
Un blanc.
Ce n'est pas papa.
Un blanc.
C'est Jean-Mi.

Jean-Mi, le frère de L.

Il est mort tout à l'heure.
Sans doute une crise cardiaque.
Nous sommes en route.

Au début, je ne peux rien faire. Puis une fois passé le premier moment, je vais chercher dans ma bibliothèque le livre qui accompagne mes deuils, Quelque chose noir, de Jacques Roubaud.
Personne mieux que lui ne me m'aide à affronter le temps cruel où la mort vient frapper ceux que j'aime.
Jacques Roubaud a publié ce recueil en 1986, après la mort de sa compagne, Alix Cléo Roubaud (1952-1983).

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J'ai acheté ce livre à sa sortie, je l'ai prêté, perdu, racheté, reprêté, reperdu et racheté... On le trouve dans la collection NRF Poésie/Gallimard

vendredi, janvier 18 2019

Vies violentes et radicalisme politique, portraits

Patria de Fernando Aramburu me renvoie au très bon roman de Jérôme Ferrari, A son image, (Actes Sud, 2018) qui lui-même fait écho à Une vie violente, le film de Thierry de Peretti (2017).

Ces trois auteurs dressent le portrait de jeunes gens attirés par l'action politique radicale, violente, armée, au nom de leur peuple, qu'il soit basque ou corse, et le vide intime qui se cache derrière ces combats.

Dans Patria, Joxe Mari est le moins malin des enfants de Miren et Joxian. Il rejoint l'ETA plus par amour de la violence que par réflexion intellectuelle.

En s'engageant dans la lutte armée, il acquiert un statut. On le respecte. Dans cet univers masculin, les garçons font la loi, se mêlent des affaires de leurs soeurs, attirent les filles et sont de mauvais amants. Leurs corps destinés au combat ne savent que tirer des coups.
Joxe Mari, comme Pascal B. le militant nationaliste d'A son image, comme Christophe, l'un des personnages principaux du film Une vie violente, sont à la fois détestables et pathétiques.
La politique et l'idéologie donnent des airs respectables à un système qui prétend transformer de pauvres types en héros. Que tout finisse mal pour eux ne nous attriste pas trop, mais le fracas de la chute de celles et ceux qu'ils entraînent avec eux est assourdissant.

Des voix s'élevèrent pour protester :
-Il faut aussi penser à la classe ouvrière.
-Il faut aussi chasser les forces espagnoles d'occupation. Ce n'est pas aussi facile que ce que tu as l'air de dire.
Joxe Mari but une longue rasade de kalimotxo et, regardant avec un flegme écrasant chacun des membres de sa bande, il déclara que :
-Vous compliquez tout. Voyons, si nous avons l'indépendance, le reste, on l'arrangera entre nous. Améliorer la vie des travailleurs ? Parfait. On l'améliore. Qui va s'y opposer si personne ne nous gouverne de l'extérieur. Le problème de l'euskera ? Pareil. Ici, tout un chacun apprend l'euskera et on n'en parle plus. La police et l'armée espagnoles ? Allons donc, puisque nous sommes indépendants, on les a bazardées ! Nous aurons notre propre police et notre propre armée, et moi mes poules et mes pommiers.

Patria, p. 161

jeudi, janvier 17 2019

Jules Supervielle

Je suis si loin de vous dans cette solitude
Qu'afin de vous atteindre
Je rapproche la mort de la vie un moment
Et vous saisis les mains, chers petits ossements.

Jules Supervielle

Grâce au compte Twitter de BibliOs, je me suis abonnée à l'Obs. Pour 4,90e par mois, je peux lire tous les articles, et avoir accès à leurs archives, dont certaines sont passionnantes.

Aujourd'hui je découvre l'article que Jean-Louis Ezine a consacré à un de mes poètes préférés, Jules Supervielle.

La poésie m'accompagne depuis les récitations apprises à l'école. J'aime ouvrir au hasard mes recueils favoris et partir en voyage. Le Forçat innocent, de Supervielle, tombe en charpie, d'autant plus que la collection NRF de Gallimard est mal collée.

Je découvre que Jules Supervielle est au centre d'un secret familial, comme on en fabriquait à cette époque. Ses parents sont morts après avoir bu une eau souillée (par le choléra?) alors qu'il n'avait que quelques mois. Il a alors été élevé par son oncle et sa tante qui ne lui ont dit la vérité que bien des années plus tard.

Jules est gagné par le sentiment de sa propre étrangeté: si son père est son oncle, si sa mère est sa tante, ses soeurs des cousines et son frère son cousin, qui est-il lui-même?

Cette étrangeté tapie au meilleur de moi-même me faisait peur.

Comme je le comprends, et comme je comprends l'influence que cela a eu sur sa propre écriture.

Il est du nombre des égarés, des insaisissables sur qui le langage et l'époque paraissent glisser, et qui le leur rendent bien, aux mots et au monde. Son ami Henri Michaux, à qui il fit visiter sa terre natale, en 1936, l'a dit mieux que personne:

"Il se plaisait à être gracieux et courtois avec les mots, les états, les créatures, dans un immense désir de rassurer, de calmer, de pacifier et, par le charme des mots rendant le réel inoffensif, de faire que les choses soient simples et non plus redoutables.”

Toute la poésie de Supervielle (mais on pourrait élargir le propos à ses romans et à ses contes) est une tentative désespérée (bien que livrée sous un jour résolument tranquille, on l'aura compris) pour apprivoiser les contraires et concilier des postulations antagonistes.

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mardi, janvier 15 2019

Patria, de Fernando Aramburu (1)

Je commence l'année 2019 en ouvrant un nouveau blog.
Après trois années passées avec "Le Roman de Jules", je voudrais garder la discipline des gammes qui délient les doigts.

J'ai raconté les petites chroniques de ma vie sur le blog "Vie Commune", maintenant je vais me contenter d'évoquer mes lectures, en les partageant au fur et à mesure. Quelques traces, des impressions, peut-être quelques extraits. Je n'attendrai pas d'avoir terminé un livre pour en parler ici.

Pour Noël, Yoann m'a offert "Patria" de Fernando Aramburu, traduit de l'espagnol par Claude Bleton, publié chez Actes Sud.

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Le récit est lié à un lieu, le pays basque, et à la question de la lutte armée pour l'indépendance.
Il avance par petits fils entrecroisés qui brodent au point de croix un drame mâtiné de farce.
Bittori, veuve de Txato, assassiné par l'ETA et Arrantxa, la soeur de l'assassin, paralysée après une sorte d'attaque cérébrale, sont les personnages principaux.
En tout cas pour moi, et à ce moment de ma lecture.
J'avance dans le brouillard, le passé apparaît par intermittences, puis le voile se referme.
Bittori revient au village. Au début, elle se cache, puis s'enhardit au fil des jours, jusqu'à pénétrer dans le café principal. Les hommes baissent la tête en la voyant.
Tout est plombé par le silence.

Des graffitis étaient apparus sur les murs. Entre autres : TXATO TXIBATO. A cause de la rime, je suppose, mais il faut avant tout diffamer et faire peur. Un tel apporte son grain de sel, tel autre aussi, et quand arrive le malheur que tous ensemble ont provoqué, aucun ne se sent responsable, car au bout du compte moi j'ai juste fait un graffiti, moi j'ai juste révélé où il vivait, moi juste dit quelques mots qui offensent peut-être, mais attention, ce ne sont que des mots, des bruits furtifs dans le vide. (p.75)

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